Traduction de l’ouvrage : Le déracinement. La crise de l’agriculture «traditionnelle en Algérie»

Type de projet : Projets d'établissement (PE)
Thématique : Langues, expressions littéraire et artistique
Mots-clés : Tlemcen
Résumé

Entre 1955 et 1962, plus de deux millions et demi d’Algériens, soit près d’un quart de la population, ont été déplacés de force par l’armée coloniale française pour être regroupés dans plus de deux mille camps militaires, construits précipitamment afin d’isoler les combattants de l’ALN de la population civile. Ces déplacements massifs se sont intensifiés après la création des zones interdites et le décret n° 56-274 du 17 mars 1956, entraînant l’évacuation des populations rurales vers des camps ou vers les grandes villes coloniales, où de nouveaux bidonvilles ont émergé.

Ces camps, caractérisés par la promiscuité et l’insalubrité, ont provoqué des traumatismes collectifs et une profonde déstructuration sociale. Ils ont transformé durablement la société algérienne, influençant les comportements et représentations sociales contemporaines concernant la ville et la campagne, le travail, l’administration, l’armée, l’éducation ou encore la santé.

Dans ces camps, les populations ont découvert la médecine moderne et les services de santé, l’école dans des baraquements, le travail salarié via des « chantiers de chômage », ainsi que de nouvelles pratiques sociales et culturelles, telles que le mélange des langues arabe, amazighe et française, la diffusion des vêtements occidentaux et la fréquentation des cafés, modifiant profondément les structures villageoises et l’ethos paysan traditionnel.

Le livre Le Déracinement analyse ces souffrances et violences physiques et symboliques avec rigueur sociologique, s’appuyant sur un matériau empirique unique. Depuis sa parution en 1964 aux Éditions de Minuit, il est considéré comme une référence majeure pour les historiens et sociologues étudiant les violences coloniales et les mobilités forcées, synthétisant l’œuvre socio-anthropologique de Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad sur l’Algérie en lutte pour l’indépendance. Sa traduction en arabe est jugée essentielle pour rendre accessible cette analyse aux nouvelles générations en Algérie.

Problématique

Plus de deux millions et demi d’algériennes et d’algériens, c’est-à-dire près d’un quart de la population totale ont fait l’objet, entre 1955 et 1962, d’un déplacement forcé pour être regroupés dans plus de deux milles camps militaires construits et aménagés précipitamment par l’armée coloniale pour couper et isoler les soldats de l’ALN des populations civiles qui les soutenaient. Ces regroupements forcés ont pris une plus grande ampleur après la création des zones interdites et le vote des pouvoirs spéciaux avec le vote et la promulgation du décret n° 56-274 du 17 Mars 1956 qui ont multipliés et systématisés la politique d’évacuation et de regroupement des populations rurales dans des camps construits à la hâte dans les valléesou contraint à l’exodevers les grandes villes coloniales aux abords desquelles sont apparus alors les premiers gros bidonvilles.

Cette politique de déplacement massive de populations brutalement arrachées à leur environnement social naturel paysan et contraints à cohabiter dans des camps avec d’autres groupes et familles venues de villages et de tribus différentes dans une promiscuité et une insalubrité indécente ont été des lieux de traumatismes collectifs et de déstructuration durable de la société algérienne. Nombre de nos attitudes et de nos représentations sociales actuelles à l’égard de la citadinité ou de la ruralité, à l’égard du temps et de l’argent, de l’administration, de l’armée, du travail, du chômage et de la maladie par exemple, resteront opaques et inintelligibles aussi longtemps qu’on n’a pas pris et compris l’importance et l’impact psycho-sociologique et historique de cette expérience concentrationnaire sur l’inconscient social collectif algérien. En effet, c’est dans ces camps clôturés et surveillés que deux générations d’algériens entassées dans une promiscuité scandaleuse ont découvert ; le dispensaire et la médecine moderne (piqures, vaccins, traitements …) par la malnutrition et la mortalité infantile massive ; le travail salarié par les « chantiers de chômage » ; le temps par l’oisiveté et l’ennui ; l’école par des classes dans des baraquements métalliques, l’administration et la justice par l’arbitraire civil et militaire. C’est dans ces camps aussi que les dialectes arabe et amazighs se sont mêlés quotidiennement et intensément à la langue française et c’est à ce moment aussi que c’est popularisé le vêtement occidental (la veste, la chemise et le pantalon) et la fréquentation des cafés qui ont ‘archaïsé ‘ la tajmaat villageoise ancienne ainsi que tout l’ethos paysan traditionnel. Le Déracinement est un livre qui analyse toutes ces souffrances et ces violences physiques et symboliques dans un langage sociologique claire à travers un matériau empirique irremplaçable.

Ce livre dont le titre (Le déracinement) est devenu un concept et/ou une théorie sociologique a fait l’objet de plusieurs rééditions aux éditions de Minuit en France depuis sa parution en 1964 et figure parmi les livres les plus cités par les historiens et les sociologues qui travaillent sur l’histoire des violences coloniales et les mobilités forcées dans les sociétés contemporaines. Il résume, à lui seul, presque toute l’œuvre socio-anthropologique de Pierre Bourdieu et d’Abdelmalek Sayad sur l’Algérie en lutte pour la libération nationale. Ce livrequiest déjà traduit au Brésil est en cours de traduction au Japon (par notre collègue et ami Shoko Watanabe), reste inaccessible en Algérie en langue française (sauf dans certaines bibliothèques bien dotées) ainsi qu’aux jeunes générations d’étudiants et d’enseignants chercheurs arabisés. Sa traduction vers l’arabe est à nos yeux, après plusieurs décennies d’arabisation des sciences humaines et sociales, une nécessité pour ne pas dire une urgence.

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