Ghardaïa : Enjeux communautaires et limites sociétales

Type de projet : Projets d'établissement (PE)
Thématique : Citoyenneté, mouvements sociaux et pratiques électorales

Problématique

Les événements[1] survenus dans la commune de Berriane (wilaya de Ghardaïa) entre mars et juillet 2008 soulèvent de nombreuses questions concernant les causes profondes de l’évolution et du renouvellement du conflit (après les événements de juin 1990 et de 1985) entre les deux communautés locales constituant le territoire de la commune. Une première observation est que ces événements diffèrent, en termes de causes, de ce que l’on a l’habitude de suivre dans la presse nationale[2] concernant les protestations locales violentes dans plusieurs villes et villages d’Algérie.

Les habitants de la commune sont souvent descendus dans la rue pour exprimer leur refus des listes nominatives pour l’attribution des logements sociaux et pour dénoncer la logique de distribution, tentant ainsi de mettre en lumière les « manipulations et manifestations de corruption locale » qui entachent ce type d’opérations.

De même, de nombreuses occasions ont favorisé l’émergence de manifestations de rue et de confrontations violentes avec les autorités locales : l’annonce des listes nominatives pour les concours de recrutement au niveau local, la distribution de paniers de Ramadan par les conseils élus localement, l’échec des équipes sportives locales ou encore le phénomène de contrebande dans les wilayas frontalières.

On peut observer dès le premier regard que la rue n’est plus seulement un lieu de protestations violentes à caractère social, mais qu’elle inclut également des protestations locales à caractère identitaire (comme le mouvement des Arouchs en Kabylie) ainsi que des protestations communautaires locales, comme c’est le cas à Ghardaïa.

Les analyses journalistiques sur ce qui s’est passé[3] à Berriane présentent des interprétations variées. Certains ont utilisé l’expression « fitna sectaire » pour décrire l’intensité de la violence entre les « Arabes » et les « Beni Mzab », en se basant sur la différence de classification ethnique entre les deux groupes en conflit. D’autres ont attribué ces événements à l’existence de deux doctrines religieuses différentes[4] - le malékisme et l’ibadisme - employant alors le terme « fitna doctrinale » dans leurs analyses.

D’autres encore ont interprété ces affrontements dans le cadre de la persistance du non-reconnaissance officielle de la « crise des minorités » en Algérie, considérant que les Mozabites représentent une minorité ethnique et religieuse. Certains ont lié ces événements à l’échec et à la faiblesse du logique centraliste de l’État dans la prise en compte des spécificités locales de nombreuses régions algériennes, Ghardaïa ne constituant pas une exception en raison de la pluralité des particularismes locaux à travers le pays. Enfin, certains ont avancé l’hypothèse de l’influence d’« une conspiration », d’« une main extérieure » ou du retour des Pieds-Noirs dans la région.

Ce qui s’est passé à Berriane et ses répercussions sur les autres communes de Ghardaïa constitue un enjeu nécessitant la construction d’une problématique anthropologique capable d’approcher la réalité locale communautaire complexe dans la région de Ghardaïa, loin des influences du sens commun qui réduisent souvent l’angle de l’approche académique et reproduisent les interprétations simplistes.

Les événements de Berriane ne constituent pas le terrain principal pour aborder la réalité locale, mais ils représentent un moment important qui a attiré notre attention sur les enjeux communautaires et sociétaux présents dans la région de Ghardaïa, lesquels relancent fréquemment des problématiques macro-sociologiques mais à l’échelle locale.

Si l’on considère que ce qui s’est passé et ce qui pourrait se produire dans la région de Ghardaïa n’est que le produit de la « crise de la citoyenneté en Algérie »[5] de manière générale, cette perspective interprétative pose à nouveau la question de l’« échec » du processus de construction de la citoyenneté après l’indépendance, marqué par la mise en place d’un système cherchant à unifier la forme et le contenu de cette citoyenneté en excluant les particularités locales du cadre officiel. Par exemple, il a fallu attendre 2002 pour que la langue amazighe soit reconnue comme langue nationale.

À partir de là, il est possible de poser la problématique « communautaire et sociétale » à Ghardaïa, en analysant la crise de la citoyenneté localement dans un contexte de différenciation communautaire (Arabes / Mozabites).

De même, la crise locale à caractère communautaire à Ghardaïa nous invite à nous interroger sur les obstacles à la formation de l’espace public en Algérie, à travers le conflit matérialisé sur le terrain. Ce que l’on observe dans la commune de Ghardaïa, c’est la présence d’espaces à forte dimension communautaire (quartiers résidentiels, pratiques religieuses, écoles privées et libres), tandis que les espaces communs se réduisent.

Les relations avec le territoire (en tant que pratique, représentation ou discours) ou la mémoire partagée peuvent contribuer à enrichir la réflexion sur la problématique de l’espace public dans un cadre social qui apparaît comme fondé sur des bases communautaires.

La problématique de la complexité de la relation entre le local et le central se manifeste également lorsque l’on tente d’approcher une réalité qui, à première vue, semble communautaire. Cette problématique n’est pas spécifique à Ghardaïa : bien souvent, le système communautaire cherche à obtenir une marge d’autonomie lui permettant de négocier de manière constructive avec tout ce qui est central (décisions, projets de développement…), mais se heurte à la logique centraliste de l’État. Dans ce contexte, on peut considérer que les crises sociales locales (mouvements de protestation sociale, identitaire ou communautaire) ne sont que des symptômes de la crise entre le local et le central au sein de l’État national.

À travers les deux enquêtes récentes[6] que nous avons menées sur la “ville” de Ghardaïa, l’importance d’aborder le local à Ghardaïa apparaît clairement, notamment en analysant la problématique “communautaire” (communautaire) et “sociétale” (societal), sur la base de plusieurs observations initiales, dont les plus importantes sont les suivantes :

Il semble qu’il existe à Ghardaïa deux communautés. La première se présente ethniquement et linguistiquement comme un groupe berbère et religieusement comme ibadite, et ses membres sont appelés “Mozabites”. La seconde se présente ethniquement et linguistiquement comme un groupe arabe et religieusement comme malikite, et ses membres portent des noms tels que “Arabs”, “Chaouanba”, “Merazig”, “M’dabih”, entre autres.

- Il existe une certaine forme de division communautaire du territoire au niveau local entre les deux groupes mentionnés précédemment. Par exemple, “Beni Yezgan” constitue un quartier entièrement mozabite, tandis que dans le quartier “Malika”, on observe une présence mixte (Arabes / Mozabites). Quant au quartier “Thénia”, il est majoritairement arabe. Entre ces deux formes de présence dans l’espace habité se manifeste un “conflit” autour de la légitimité de l’appartenance à la “ville” de Ghardaïa, où se répandent des termes tels que “habitants et résidents” ou “originaires et nouveaux venus”. Cette question soulève également la problématique de la légitimation mythique de l’histoire de la présence dans la région et de l’origine du nom, par exemple le désaccord entre les deux communautés sur le nom de la ville - Tegardaït ou Ghardaïa - alors que la désignation administrative officielle reste Ghardaïa.

- On observe que, en plus de cette division communautaire du territoire, il existe des espaces de rencontre entre les deux communautés, tels que le marché, les écoles publiques (en particulier les collèges et lycées) et les espaces des administrations officielles.

- À Ghardaïa, deux écoles religieuses totalement distinctes coexistent : le malékisme sunnite et l’ibadisme. En conséquence, l’espace religieux au niveau des lieux de culte se divise en un espace réservé à la pratique religieuse malékite sunnite et un espace réservé à la pratique religieuse ibadite. Cette division se reflète également au niveau de la gestion administrative : si la Direction des Affaires Religieuses est chargée de la gestion des mosquées malékites, le Naẓir des habous ibadites, via le Conseil d’Ammi Saïd, est responsable de la gestion des mosquées ibadites.

- À Ghardaïa, deux organisations sociales totalement distinctes coexistent en termes de composition ethnique, linguistique et religieuse. La première repose sur l’autorité du « système des célibataires » (nizām al-‘azāba), qui encadre les aspects sociaux, religieux et politiques de la communauté ibadite, tandis que les “Arabes” sont soumis à une organisation basée sur les clans et les tribus (arouchi et tribal).

- À Ghardaïa, le vêtement, considéré comme une forme de distinction et d’appartenance, exprime également les identités communautaires : les habits des hommes et des femmes diffèrent entre les Mozabites et les Arabes.

Ces observations de terrain nous ont permis de justifier méthodologiquement notre approche du local en adoptant une perspective “communautaire” (communautaire) et “sociétale” (societal), garantissant ce que l’on peut appeler la neutralité axiologique. Notre approche repose également sur un fondement théorique solide, tant en ce qui concerne les écrits des pères fondateurs tels que Ferdinand Tönnies et Émile Durkheim[7], que les études anthropologiques et sociologiques sur le communautaire dans la région maghrébine, comme les travaux de Jacques Berque, Ernest Gellner, Clifford Geertz, Pierre Bourdieu et d’autres.

Le débat sur la distinction entre ce qui est communautaire et ce qui est sociétal a débuté dans les études sociologiques avec Ferdinand Tönnies dans son ouvrage “Gemeinschaft und Gesellschaft” (1887). Émile Durkheim (1889) en a proposé une lecture critique intitulée “Communauté et société selon Tönnies”, où il met en évidence les éléments qui distinguent le communautaire du sociétal : dans le premier concept, les liens sont fondés sur les sentiments, nourris par le système de parenté, le partage du territoire et la mémoire commune, tandis que dans le second, les liens reposent sur le contrat.

L’anthropologie maghrébine a proposé des modèles pour l’étude des groupes locaux dans la région à travers les travaux de Jacques Berque, Ernest Gellner, Clifford Geertz et Pierre Bourdieu, qui représentent des étapes importantes dans l’approche des formations sociales maghrébines dans leurs dimensions sociales et culturelles.

Les trois textes de Pierre Bourdieu[8] sur la région de la Kabylie en Algérie -“Le Domicile kabyle et le monde renversé”, “Le Sentiment de l’honneur dans les tribus” et “La Parenté comme volonté et comme représentation” -, qui visaient à comprendre la logique communautaire des individus de la Kabylie dans leurs relations avec les formes de pouvoir central, n’ont pas omis de faire référence à la communauté mozabite dans son ouvrage[9] Sociologie de l’Algérie.

Dans le même contexte, les approches de Gellner et Geertz, malgré leurs divergences théoriques et méthodologiques, constituent une étape importante dans le processus d’accumulation des connaissances en anthropologie maghrébine. Ainsi, Gellner, à travers ses écrits, en particulier sur la tribu[10], a proposé sa lecture des sociétés maghrébines à partir de ce qu’il appelle la “division” (une approche organique et objectiviste de type durkheimien), tandis que Geertz[11] l’a abordée en suivant le sens produit par les individus en tant que système culturel. Selon El-Houari Adi, les deux auteurs s’inscrivent dans la tradition anthropologique sociale britannique, qui cherche à étudier et à interpréter les limites de l’équilibre dans les sociétés “sans gouvernement”.

Quant à Jacques Berque[12], l’idée de passer de la “tribu” au “village” avec l’apparition du colonialisme représente un tournant dans la reconfiguration des structures traditionnelles communautaires et le début de la confrontation entre ce qui est local et ce qui est central. Par exemple, au Maroc, nous observons une confrontation entre l’autorité centrale et les Chleuhs ainsi que les habitants du Rif, tandis qu’en Algérie, une confrontation similaire existe entre l’autorité centrale et les tribus de Jerjerra et les Ibadites du Mzab.

Il convient également de mentionner d’autres études importantes sur le local, telles que les travaux de Nadhir Marouf[13], ou l’étude de terrain de Fatima Oussedik sur les Ibadites de Ghardaïa, en particulier son livre sur les accords[14] dans la vallée du Mzab, la thèse de Yazid Ben Hount intitulée Tribus en Algérie : Les sur les tribus du sud algérien, ainsi que les numéros de la revue Insaniyat consacrés au local, notamment ceux sur Oran, Constantine, Le local en mutation, et la référence à l’histoire des Ibadites dans le numéro 31 consacré au religieux.

Sur la base de ce cadre théorique, nous tenterons, de manière opérationnelle, d’étudier aujourd’hui la problématique de la relation entre ce qui est “social” et ce qui est “communautaire” à Ghardaïa à travers cinq axes de terrain qui constitueront les principaux volets de recherche de ce projet. L’objectif est de comprendre les niveaux et les limites de la manifestation de cette problématique. Ces axes sont :

1. Jeunesse, travail et relations sociales : financement des projets entre microcrédit et prêt ibadite

La problématique de l’emploi se situe-t-elle dans un cadre communautaire ou sociétal ? À travers cet axe, nous cherchons à comprendre le rôle du lien social traditionnel et ses limites dans la résolution de la problématique du chômage des jeunes à Ghardaïa.

2. Autorité des élus locaux à Ghardaïa : parcours de formation et enjeux

La constitution des listes électorales pour la gestion des conseils locaux élus relève-t-elle d’une logique communautaire ou sociétale ? La gestion de l’autorité locale à Ghardaïa suit-elle cette double logique ? Comment cela se manifeste-t-il sur le terrain ? Les conseils élus localement représentent-ils un enjeu électoral communautaire ou sociétal ?

3. Autour de la famille à Ghardaïa

La socialisation des enfants à Ghardaïa se fait-elle selon une logique communautaire ou sociale? Quels sont les modes de socialisation des enfants ? L’enfant est-il élevé pour la communauté ou pour la société ?

4. Discours religieux à Ghardaïa aujourd’hui : enjeux et limites

Les institutions religieuses ibadite et malékite proposent-elles un discours sociétal ou communautaire ? Quelles sont les formes de chevauchement ou de conflit entre ce qui est sociétal et ce qui est communautaire dans le discours religieux à Ghardaïa ?

5. Discours des enseignants du secondaire à Ghardaïa

Quelles sont les limites du rôle de l’école publique dans la socialisation et comment se manifeste la relation entre le social et le communautaire à travers le discours, les représentations et les pratiques des enseignants du secondaire ?

[1] Les événements dans la commune de Berriane se sont accélérés après l’agression d’une femme de la région, ce qui a entraîné la mort d’au moins deux personnes et l’incendie de plusieurs maisons dans les quartiers mozabites et arabes. L’observation de terrain a révélé l’intensité de la polarisation entre les deux parties en conflit, se manifestant par l’exode des Arabes des quartiers mozabites et celui des Mozabites des quartiers arabes, par un boycott commercial réciproque, et par la séparation des élèves dans les classes des écoles, phénomène qui s’est étendu jusqu’à la commune de Ghardaïa.

[2] Nous avons pu constituer un dossier journalistique regroupant tout ce qui a été publié dans la presse nationale entre mars et août 2008 concernant les répercussions de la crise de Berriane et l’ampleur de son extension aux autres zones de la wilaya où coexistent les Arabes et les Mozabites dans le même territoire.

[3] Nous pouvons suivre les événements de Berriane directement sur Internet à travers des vidéos filmées par les « Arabes » et les « Mozabites », ce qui représente une nouveauté dans les formes de protestation.

[4] Le malékisme est la doctrine de la majorité, tandis que l’ibadisme est celle de la minorité.

[5] Trois chercheurs participent à un projet enregistré au centre intitulé « La citoyenneté aujourd’hui en Algérie », sous la supervision de Hassan Ramoun.

[6] La première étude exploratoire a été réalisée entre le 17 et le 27 décembre 2009, et la deuxième étude exploratoire a eu lieu lors de l’organisation de l’Université de printemps de l’école doctorale en anthropologie, supervisée par le Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle, entre le 27 mars et le 3 avril 2010.

Au cours de ces deux études exploratoires, nous avons mené 30 entretiens, à raison de 6 entretiens par axe de recherche (les jeunes, les élus locaux, le père ou la mère, l’imam et le professeur de l’enseignement secondaire).

[7] Émile Durkheim (1889). Communauté et société selon Tönnies, note de lecture. Dans le cadre de la collection : « Les Classiques des Sciences Sociales ».

[8] Bourdieu, P. Esquisse d’une théorie de la pratique. Précédé de Trois études d’ethnologie kabyle, Seuil, (1972).

[9] Bourdieu, P. Sociologie de l’Algérie, PUF, Que sais-je ? (1958).

[10] Gellner E., Les Saints de l’Atlas, trad. de l’anglais par P. Coatalen, Bouchene, Paris, 2003(1969)

[11] Voir à ce sujet : Geertz, Clifford, Le Souk de Sefrou sur l’économie du Bazar, Bouchene,2003.

[12] Voir à ce sujet : BERQUE J., Structure sociale du haut Atlas, Paris, PUF, 1955.

Maghreb, histoire et société, Alger, SNDE, 1974.

[13] Marouf Nadir, Lecture de l'espace oasien, Sindbad, La Bibliothèque arabe, coll. Hommes et sociétés, Paris, 1980.

[14] Oussedik,F. Relire les Ittifakatts.

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