Conceptions de l’autorité et du pouvoir dans l’Algérie contemporaine

Type de projet : Projets d'établissement (PE)
Thématique : Citoyenneté, mouvements sociaux et pratiques électorales

Problématique

Les hommes ne vivent pas immédiatement dans un monde de choses ou d’objets, ou pour le dire autrement, un monde physique ; ils vivent surtout dans un monde de représentations. Ces représentations sont de deux types. Les premières sont les sensations qui se manifestent dans le sujet. Ces sensations sont individuelles et ne sont communicables qu’après un travail d’élaboration, qui suppose la médiation du langage. Le second type de représentations renvoie à ce que nous appelons parfois la Culture ou le Symbolique, qui incluent le langage naturel, les institutions, les idéaux collectifs, etc. Il n’y a ainsi pas de commune mesure entre les deux types de représentations. Les premières renvoient à ce que parfois la psychanalyse lacanienne regroupe sous le registre de l’Imaginaire, qui ne doit pas être confondu avec ce que certains auteurs désignent par « imaginaire social », qui doit être rangé sous la rubrique du Symbolique. Les représentations qui ressortissent de ce dernier sont et ne peuvent être que collectives, c’est-à-dire elles sont indépendantes de ce que tel sujet ressent ou croit. Ces représentations collectives sont indispensables et c’est à travers elles que nous entrons en relation avec le monde des objets de même que nous entrons en relation les uns avec autrui, ou que nous nous représentons, toutes ces relations se croisant et agissant les unes sur les autres. Les concepts politiques, juridiques et théologiques font partie de ces représentations ; et sans eux aucune vie sociale n’est envisageable. Donnons deux exemples simples. Même si l’homme ordinaire ignore tout de la philosophie et de son concept dominant de « vérité » (adéquation de l’énoncé à la chose), il met en permanence en pratique ce concept. Peut-on imaginer la vie sans un tel concept ? Nous y faisons constamment référence en politique, par exemple, comme dans la justice ou bien dans les relations au sein d’un couple ou dans les relations parents-enfants. Prenons un autre exemple : le concept juridique d’obligation. Ce concept n’est pas explicité dans toutes les traditions juridiques – seule la tradition juridique occidentale moderne l’a explicitement isolé et en a fait l’objet d’une branche du droit -, mais il est partout présupposé. Par exemple, comme M. Mauss l’a naguère montré, il est au cœur du système du don, lequel est répandu dans toutes les cultures. Le monde des représentations collectives est ainsi un ensemble vaste : il comprend aussi bien ce que l’on appelle des valeurs, des idéaux que des règles de droit. C’est une illusion de croire que nous vivons dans le monde des objets physiques, auquel se superposerait le monde des représentations collectives, car le premier n’existe que mis en ordre par le second et grâce au truchement du langage naturel. Les hommes vivent dans un monde qu’ils ont créé eux-mêmes, non dans celui qui est censé relever de la Nature. Un jardin japonais a beau être un jardin, il n’a rien à voir avec un jardin anglais ou un jardin français, mais constitue une image du monde singulière. Ce qui crée l’illusion que tous ces jardins sont assimilables, c’est le mot « jardin », car ce dernier peut laisser croire qu’il existe une idée universelle du jardin. Cela est vrai également du mot « religion ». La différence entre le jardin japonais et le jardin anglais ne s’explique pas seulement par un contexte politique et économique, mais suppose une différence radicale entre le rapport à la nature dans chacune des deux cultures. Une culture fournit à ses membres de nombreux instruments et outils – principalement des concepts, des procédés et des techniques, une langue. Pour revenir à ce qui nous concerne directement, nous devons postuler l’existence d’un mode algérien d’instituer la vie, issu à la fois de la tradition islamique et partant d’un fonds berbère, avec des transferts culturels principalement ottomans et français, tout cela fusionnant sous le registre nationaliste. Par exemple, il est intéressant d’observer que le centralisme algérien emprunte formellement au centralisme français jusqu’à la caricature, mais sans l’arrière-plan « démocratique ». Il apparaît que s’il n’est pas possible d’envisager la vie humaine hors du monde physique, il n’est pas possible non plus d’envisager la vie des hommes hors du monde des institutions. Ainsi le monde symbolique – y compris donc les institutions – n’est pas la continuation du monde physique ni son habillage ; il est autre. Ce qui est premier, ce n’est pas le monde physique, mais le monde symbolique.[1] C’est à la lumière de ces préliminaires que nous envisageons notre projet : nous devons aller à la recherche des conceptions de l’autorité et du pouvoir en Algérie dans leur singularité.

Il y a dans les sociétés contemporaines, deux conceptions du pouvoir : une conception « verticale » et une conception « horizontale ». Selon la première, que l’on peut qualifier de « traditionnelle », le pouvoir n’a pas besoin de l’agrément de ceux sur lesquels il s’exerce. C’est pour cela qu’il peut être pris par la force. Il constitue avant tout un état de fait, produit d’un rapport de forces, et que le droit ne fait qu’entériner[2]. Dans cette perspective, le détenteur du pouvoir ne peut accepter que ses décisions soient discutées ; il faut seulement qu’elles soient mises en application ; le fait qu’elles viennent de lui suffit pour qu’elles soient bonnes et justes. Du fait même qu’il détient le pouvoir, le Chef est le plus à même de savoir ce qu’il faut faire pour les intérêts de tous. C’est pour toutes ces raisons, par exemple, que l’Etat apparaît comme extérieur à la société, voire oppressif et prédateur et que toute émancipation n’est concevable qu’au détriment de l’Etat. Ce modèle n’est pas restreint à l’Etat, il se manifeste aussi dans les entreprises ainsi que dans les partis politiques. L’opposant y prend tantôt la figure du saboteur, tantôt celle de l’espion, ou encore celle du traître – dans tous les cas, il est l’ennemi.[3] La seconde conception, que l’on peut appeler « moderne », considère que le pouvoir émane de la totalité du corps politique et que ceux qui l’exercent ne sont que les représentants de ce corps politique qui est l’Etat lui-même. Selon cette conception, le gouvernement des hommes doit se conformer à la raison ; c’est pour cela qu’il faut organiser la délibération au sein du corps politique. Comme cela est difficile pratiquement quand il s’agit de plusieurs millions de personnes, on élit des représentants et cette délibération a lieu mais médiatisée par le Parlement. La société algérienne vit sous le premier régime ; elle ignore dans sa globalité le second modèle. Il s’agit d’en rechercher les raisons. Le fait qu’il y ait des élections et des assemblées en Algérie ne change rien à ce constat.

Les hypothèses :

La recherche tentera d’étayer deux hypothèses générales.

Selon la première, la prédominance du modèle vertical de l’autorité et du pouvoir s’explique à la fois par l’impact du modèle islamique (qui repose sur l’opposition entre le docteur de la Loi, qui est entièrement du côté de la Science et de la Raison, et la masse des fidèles, qui sont dominés par l’ignorance et la passion) et le poids du modèle familial, où le père apparaît comme titulaire d’une autorité « naturelle ». Afin d’étayer cette hypothèse, il sera nécessaire de se plonger dans l’histoire de la pensée islamique. Nous nous proposons d’explorer dans cette perspective « le modèle islamique », sa formation, ses caractéristiques, les tentatives contemporaines de son adaptation dans le cadre de l’Etat national. Cette recherche s’appuiera exclusivement sur l’exploitation et l’analyse de la lexicographie, de la littérature juridico-théologique ainsi de l’abondante littérature secondaire.

Selon la seconde, il y a l’histoire et l’anthropologie de la société algérienne depuis près de deux siècles. S’agissant du déterminant anthropologique, nous faisons référence au poids de la parenté et des solidarités qui en découlent, voire à l’organisation tribale. Le second élément a trait au rôle de la conquête coloniale et les oppositions qu’elle a suscitées, jusqu’à la guerre pour l’indépendance. Cette seconde hypothèse met ainsi l’accent sur le caractère fondateur à la fois de la guerre d’indépendance et des premières années qui ont suivi, dans la mesure où la « nation », ensuite la société, sont conçues sur le mode d’une armée à mobiliser, encadrer et diriger, où le développement a été présenté comme une « lutte » ou un « combat », etc. C’est pour cette raison qu’il faudra également tenir compte du poids du nationalisme, qui est le terreau dans lequel s’enracine ce modèle guerrier.

Il s’agit d’insister sur le fait que la situation algérienne ne saurait s’expliquer seulement ou directement par le poids du modèle islamique ; il y a des considérations propres à l’Algérie. Il y a d’abord un contexte anthropologique déterminé - principalement le poids de la parenté et la patrimonialisation du pouvoir -, ensuite une histoire singulière. Si par le contexte anthropologique, le cas algérien ne se distingue pas vraiment des autres sociétés maghrébines, voire moyen-orientales, par son histoire, elle s’en distingue profondément. L’histoire contemporaine de l’Algérie est d’abord celle de la destruction d’un système social et institutionnel local, ensuite celle de la mise en place d’un système institutionnel marqué par le modèle guerrier. Ces dernières années ont montré l’inefficacité de ce modèle au nouveau contexte international. La recherche devra porter sur le discours ainsi que sur les pratiques.

On peut le constater, les méthodes mises en œuvre seront diverses :

- philologie, histoire des idées, sociologie, anthropologie (approche qualitative).

- Cette recherche s’appuiera sur l’exploitation et l’analyse de nombreuses sources anciennes ou contemporaines, ainsi que sur des enquêtes empiriques.

- Même si la recherche porte principalement sur l’Algérie, la méthode comparative sera privilégiée.

Le projet devra s’étendre sur trois années (de juillet 2012 à juin 2015). Il y aura chaque année deux réunions de travail, auxquelles devront participer tous les membres associés au projet. La première se tiendra en automne, la seconde au printemps. Ces réunions auront pour objet, outre l’organisation du travail, une discussion approfondie sur les recherches de chacun des membres, sur le modèle du séminaire (exposé de 2h suivi d’une discussion critique). C’est à l’occasion de ces réunions que devront être abordées en particulier les questions théoriques et méthodologiques. Il faut préparer dès le début 2014 le colloque international, par lequel devrait se clôturer le programme de recherche et qui devrait se tenir au printemps 2015. Centrée sur l’Algérie, cette rencontre devrait cependant être ouverte à plusieurs époques (Moyen Age, Temps Modernes, Contemporain) ainsi qu’à d’autres aires culturelles et régions du monde islamique. Les membres de l’équipe seront encouragés à rédiger des articles et des notes bibliographiques afin d’exposer les résultats auxquels ils seront parvenus.

[1] C’est pour cela que les sciences sociales commettent une bévue quand elles postulent que tout changement dans les conditions matérielles d’existence entraîne ipso facto un changement dans l’univers symbolique. Il n’y a pas un Symbolique attaché à un monde matériel, qui lui soit spécifique.

[2] D’où la difficulté de respecter la Constitution, quand il y en a une.

[3] Nous faisons référence à la distinction « ami-ennemi » qui est, selon Carl Schmitt (Le concept du politique), le critère du politique.

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