Anthropologie historique des violences en situation coloniale

Type de projet : Projets d'établissement (PE)
Thématique : Patrimoine immatériel et formes d’expressions populaires

Problématique

L’historiographie des années post 1962 s’est attachée à étudier les différentes résistances armées opposées par la société algérienne à l’occupation coloniale française, en particulier durant le XIX° siècle. Nous avons réinvesti ce thème en réduisant l’échelle aux seules résistances de la période de l’après- guerre (1939-1945) en y englobant la guerre de libération nationale dans le précédent projet de recherches (La résistance algérienne entre histoire et mémoire). Parce que la résistance ou les résistances sont inséparables d’un contexte particulier que fut la situation coloniale, nous souhaitons dans le cadre de ce projet, soumettre à la réflexion le fait colonial et ses épisodes violents à la lumière des renouvellements historiographiques. Seule la considération du processus d’historisation du phénomène de la violence est en mesure de mettre à jour ses étapes, ses modalités et ses significations, son inscription dans les corps et les consciences.

En nous appuyant sur le texte fondateur de Georges Balandier sur la situation coloniale[1] et sans négliger les lectures stimulantes produites par l’historiographie anglo-saxonne[2] (Frederick Cooper, Raphaëlle Branche…) et le courant des Subaltern Studies[3], notre ambition est de participer au débat critique, non point en prenant le contrepied des thèses défendues, mais en revisitant les pratiques coloniales. D’une manière globale, celles-ci se sont traduites par une série de violences qu’il s’agit d’identifier non dans le but d’en dresser un inventaire mais dans une perspective de lecture critique des modes de domination et de contrainte exercées par le système d’exploitation colonialiste français[4], d’en dégager les logiques et les buts poursuivis.

A l’origine de cette remise sur chantier, ce sont les nombreuses controverses nées dans le sillage des conjonctures liées à la sollicitation des mémoires qui se sont conjuguées avec les brouillages provoqués par l’émergence de la culture de la nostalgie de l’empire colonial.

Cependant, ce retour à l’usage du passé et son instrumentalisation inévitable à des fins politiques (avec un ensemble de déformations des réalités historiques ou d’interprétations tendancieuses voire négationnistes des évènements) s’est accompagné de retombées positives sur l’écriture de l’Histoire. Il a coïncidé en effet, en France, avec l’ouverture de fonds d’archives[5] et en Algérie, avec la publication de nombreux témoignages relatifs surtout à la guerre de libération nationale. D’où l’ouverture de nouvelles perspectives de recherches et l’énonciation de nouvelles questions. D’où cet intérêt pour le moment colonial par de nombreux chercheurs en histoire contemporaine ou en sciences politiques tels Romain Bertrand (Politiques du moment colonial, 2008), Nicolas Bancel, Pierre Blanchard et Sandrine Lemaire (La fracture coloniale, 2005), Raphaëlle. Branche (la violence coloniale 2012), Sylvie Thénault (La violence ordinaire, 2012). Dans tous ces textes, d’importantes mises au point historiographiques ont été faites et sont venues enrichir les connaissances sur cette période. Quoi de plus normal que de repenser ce passé à la fois proche et lointain sous l’impulsion de la frénésie des commémorations aussi bien en France qu’en Algérie[6]?

En privilégiant le temps long, c’est-à-dire en appréhendant l’ensemble de la période coloniale, nous nous proposons d’examiner quelques cas de violence : outre celles qui sont liées à la conquête coloniale et aux différents soulèvements des populations algériennes, il convient de faire une place aux autres formes de violence : celles que les institutions coloniales ont introduites en Algérie (les lois foncières qui ont consacré la dépossession de la terre pour la paysannerie et l’exploitation économique du pays, les lois d’exception (à l’exemple du code de l’indigénat), l’exercice de la répression (camps et prison, séquestre), les discriminations ethniques, les discriminations sociopolitiques, les discriminations scolaires….). Les violences symboliques ne sont pas en reste. Quelle place donner à la notion de processus de brutalisation et de sa banalisation telle qu’elle a été analysée par Georges L Mosse[7] dans le cas spécifique des violences vécues par les Algériens ?

Mais les violences observées au cours de cette longue période n’ont pas concerné uniquement les rapports colonisateurs-colonisés. Leur prégnance est visible à la lumière des tensions sociales et des bouleversements de la sensibilité qui parcourent le corps social algérien. Les germes de la discorde, nés de la rupture des liens de solidarités ont rendu plus complexes les rapports sociaux et mis en concurrence sinon en rivalité les intérêts des uns et des autres. Les antagonismes internes ont ébranlé la société algérienne (en particulier pour le contrôle de la terre) et leur exacerbation est allée crescendo avec l’amplification de la crise sociale qui n’a épargné aucun segment. Indéniablement, la profondeur de ces mutations a pesé de tout son poids sur la recomposition des identités sociales. Nous avons montré dans un article (Requêtes paysannes, 1989)[8], l’importance des conflits propres aux groupes sociaux algériens dus en partie à l’application brutale de la législation foncière. De la sorte, la violence coloniale a conduit à la perturbation des rapports familiaux et a porté atteinte aux solidarités traditionnelles qui préservaient jusque-là l’intégrité des patrimoines grâce à l’indivision et à l’inaliénation.

Ces aspects échappent aussi bien à « la bibliothèque coloniale » qui obéissait aux logiques du savoir colonial qu’aux contre lectures nationalistes, négligeant la somme des contradictions et des violences qu’elles induisent. Plus que jamais, le recours à l’anthropologie historique ouvre la voie à la compréhension des univers sociaux et culturels et révèle tout l’intérêt d’orienter les recherches sur le terrain et à l’échelle locale[9] pour saisir le drame de la « dépossession » au sens large du terme (et non pas exclusivement la dépossession foncière), les continuités et les ruptures sociopolitiques, dépasser « l’histoire récit » et considérer enfin le sens que « les damnés de la terre » donnent aux évènements.

A vrai dire, la compréhension de ce qui se joue dans une situation de coloniale n’est pas simple, elle requiert la multiplicité des approches transdisciplinaires pour en saisir la complexité et la cohérence des systèmes de valeurs, des représentations religieuses entre autres et des normes, dans un environnement déstructuré. Aussi la relecture critique des sources habituelles s’impose d’urgence dans une double perspective orientée vers « la fabrication » de fragments d’archives qui permettront de documenter, d’interpréter et de comprendre le mouvement des restructurations à l’œuvre au sein de la société algérienne.

Dans cette tentative d’étudier les violences en situation coloniale, il s’agira de décrire, de périodiser et de localiser les différentes formes de violence y compris la violence révolutionnaire et ses références culturelles.

C’est à partir de ces considérations générales que nous envisageons de relire ou revisiter les modalités de l’écriture de l’histoire de l’Algérie contemporaine dans le contexte de la situation coloniale. Nous ne négligerons pas pour autant la comparaison avec d’autres situations coloniales d’où le titre laissé volontairement ouvert pour permettre l’association de chercheurs travaillant sur d’autres aires culturelles.

[1] Georges Balandier, Georges Balandier, « La situation coloniale : approche théorique », Cahiers internationaux de sociologie, 51, 1951, pp. 44-79.

[2] Fredrick Cooper, « Grandeur, décadence… et nouvelle grandeur des études coloniales depuis les années 1950. In Politix. Vol. 17, N°66. Deuxième trimestre 2004. pp. 17-48.

[3] Pour une vue d’ensemble : Mamadou Diouf, et Merle Isabelle, « Les Subaltern Studies » Retour sur les principes fondateurs d'un projet historiographique de l'Inde coloniale, Genèses, 2004/3 n° 56, p. 131-147.

[4] C’est l’occasion de relire le texte de Jean Paul Sartre intitulé « le colonialisme est un système », Les Temps modernes, mars 1956.

[5] Les Archives Nationales d’Outre-Mer (ANOM) ont classé d’importants fonds issus en particulier de l’ex département de Constantine. A titre d’exemple, Il convient de savoir que le fonds concernant Annaba/ex Bône est en cours de classement et il s’étend sur 100 mètres linéaires.

[6] Comme exemple, citons les travaux qui continuent d’être produits sur la Première guerre mondiale, contenant des mises au point historiographique qui sont venues enrichir les connaissances sur ce sujet, cf. l’essai d’Antoine Prost, Penser la grande guerre, Paris, 2004 ou l’ouvrage d’Annette Becker et Stéphane Rouzeau, 14-18, retrouver la guerre, Paris,

[7] De la Grande guerre au totalitarisme : la brutalisation des sociétés européennes [« Fallen soldiers : reshaping the memory of the world wars »] (trad. Edith Magyar), Paris, Hachette littératures, 1999, 291 p.

[8] « Requêtes paysannes et résistance culturelle » in Pratiques culturelles et résistance au Maghreb, Paris, CNRS, 1992.

[9] Jacques Revel (dir.), Jeux d’échelles, la micro analyse à l’expérience, Paris, Le seuil-Gallimard, 1996

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